Ces années 30 qui hantent l’Europe

Avant l’adoption de l’euro, une nation européenne gagnait en compétitivité par la dévaluation de sa monnaie nationale qui dopait provisoirement ses exportations en donnant au pays en question l’illusion de se mesurer à l’Allemagne. Un pays comme l’Italie aimerait aujourd’hui user de cette arme de la dévaluation afin de tenter de contrebalancer les niveaux de productivité allemands tout en redonnant au passage de l’oxygène à son économie. Car l’argument maintes fois brandi, selon lequel l’euro a été un rempart qui a évité la catastrophe à certaines nations fragilisées et qui a établi une zone de stabilité au sein des pays de l’Union, est désormais caduc. L’abandon des monnaies nationales n’a fait en réalité que déplacer le problème tout en l’aggravant au passage. Le risque devise fut tout bonnement remplacé par le risque crédit avec, en filigrane, le défaut de paiement de certains pays de l’Union.

Le constat est aujourd’hui sans appel car l’Union ne pourra être maintenue que si l’Allemagne consent à en payer le prix par un transfert de richesses en faveur de certaines nations nécessiteuses. La sempiternelle rengaine du « plus d’Europe » n’est donc plus audible parmi les Européens et la résolution de la crise ne passera certainement pas par davantage d’intégration européenne. Voilà pourquoi les vicissitudes économiques de l’Union déboucheront sur une période de turbulences politiques et démocratiques. Les dirigeants allemands ne répètent-ils pas inlassablement que « ce n’est pas parce que l’on a les extincteurs qu’ils seront forcément utilisés pour éteindre l’incendie »? L’Union européenne dévoile désormais son côté sombre, marqué bien plus par la peur que par la fierté de ses liens commerciaux et économiques générateurs de valeurs ajoutées. L’Europe de l’abolition des barrières douanières et des frontières, celle qui s’était plongée à corps perdu dans un ultra- libéralisme qu’elle croyait salvateur s’efface sous nos yeux devant une mosaïque de pays dont toute confiance en l’avenir s’évapore.

Cette crise n’est pas seulement financière car elle consacre l’échec du modèle ultralibéral européen. Les pères fondateurs de la Banque centrale européenne (BCE) focalisèrent toutes les énergies vitales de leur institution sur la quête et sur le maintien d’une stabilité des prix érigée au rang de Graal. L’économiste allemand Otmar Issing, membre du premier conseil d’administration de la BCE, et son premier président le Hollandais Wim Duisenburg prirent le parti d’attacher leur banque centrale au mât de la sacro-sainte lutte contre l’inflation, au mépris de la croissance et de l’emploi. C’est cette tare congénitale qui est responsable du déclenchement de la crise subie par l’Union et c’est cette superstructure qui est aux sources de son amplification.

Comment les fondateurs de la monnaie unique espéraient-ils faire tenir une construction si fragile adossée à des nations économiquement, politiquement et institutionnellement si divergentes, hors de tout mécanisme de compensation et d’entraide ? Par la seule vertu de l’équilibre budgétaire ? En renonçant à la précieuse flexibilité conférée par une devise souveraine (librement imprimable), en abdiquant leur politique monétaire (la définition de leurs taux d’intérêt), en forçant à la convergence des économies à la compétitivité notoirement dissemblable, l’euro a affaibli les pays du noyau dur européen. En outre, il a rendu inévitable la formation de bulles spéculatives dans les pays périphériques qui ne pouvaient plus désormais compter que sur ces excès pour entretenir leur activité économique. Ainsi, les tourmentes financières de l’Union sont-elles le symptôme profond du mal endémique de la construction européenne ayant relégué au second plan croissance et emploi.

L’Europe de la fin des années 2010 ressemblera à celle des années 1930.

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