Le grand échalas aux mains interminables, Christopher Lee

Le grand échalas aux mains interminables n’est plus. Sir Christopher Lee s’en est allé, sans doute du côté des forêts obscures de Transylvanie qu’il avait tant de fois arpentées sous la cape sanguinolente de Dracula. Une revanche pour cet aristocrate déchu qui a multiplié les petits boulots avant d’incarner toutes les figures du mal possibles et envisageables dans les films d’épouvante produits par la Hammer. Son élégance naturelle, un peu désuète, le prédisposait à hanter les nuits des jeunes gens modernes, avec l’ironie de celui qui vient de loin. A le regarder, on ne peut s’empêcher d’imaginer une sorte de vampire, altier et dérisoire, qui se promène dans nos vies comme l’ombre suit le soleil.

Après avoir tourné dans plus de 200 films, Sir Christopher Lee accède à une notoriété proprement extravagante – anobli en 2001, décoré Chevaliers des Arts et des Lettres, étoilé sur les « boulevards de la célébrité » à Hollywood, etc. – que seul un pacte avec le diable avait pu lui offrir. On sait maintenant que la contrepartie était terrible : jouer le comte Dooku dans Star Wars et le magicien Saroumane dans Le Hobbit. Heureusement, il reste de nombreuses pépites cachées dans une œuvre délicieusement subversive. L’une des plus brillantes est sans nul doute le film The Wicker Man réalisé par Robin Hardy en 1973. Christopher Lee avait tout simplement accepté de jouer gratuitement dans ce qu’il considéra par la suite comme le meilleur rôle de sa carrière.

Quel film en effet ! devenu culte auprès de tous les nostalgiques d’une société qui n’a jamais existé. Les païens dénudés, les beatniks en fleurs, les catholiques chestertoniens, les maîtresses du monde, les irlandais alcooliques, etc., tous ont rêvé un jour de vivre sur l’île pagano-psychédélique de Lord Summerisle, incarné par Christopher Lee. Cette communauté reçoit un jour la visite d’un policier anglais, raide dans son uniforme et chaste dans ses pensées, venu enquêter sur la disparition d’une jeune femme. Lors de ses pérégrinations, il découvre progressivement le mode de vie étrange, et particulièrement amoral, des habitants qui s’adonnent au chant et à la boisson, dansent nus en cercle autour de vieilles pierres, apprennent les vertus de l’union sexuelle à l’école, etc. Lui-même fait l’objet d’une tentation proprement démoniaque, celle de la chair luxuriante, à travers la danse chamanique de la très belle Britt Ekland,portée par la musique envoûtante de « Willow’s Song »[2]. Après moults déconvenues, le policeman est finalement pris dans une sorte de carnaval grandiose qui mène tous les villageois sur la pointe de la colline, aux abords d’un gigantesque homme d’osier, le fameux Wicker Man. C’est un premier mai, et le carnaval pourrait bien cacher un rite païen sacrificatoire en l’honneur des anciens dieux. Les derniers mots du policier anglais seront : « Oh God ! Oh Jesus Christ ! »

Nous avons découvert une autre pépite de notre cher Dracula avec l’album Christopher Lee Sings Devils, Rogues and Other Villains paru en 1996 chez un label tendancieux : Gymnastic Records/Werewolf Order. Ce dernier nom renvoie à une organisation dissidente de l’Eglise du Temple de Satan, fondée par Zeena LaVey et par l’inquiétant Nikolas Schreck en vue de radicaliser le satanisme bon teint de papa, Anton La Vey. On y prêchait très explicitement la disparition de l’humanité entière dans une sorte de bouquet final autodestructeur. Aujourd’hui,  l’Ordre a disparu tandis que Zeena et Nikolas se sont tournés du côté de la magie tantrique. Ces enfants lointains de dracula ont toujours gardé un contact étroit avec Christopher Lee dont les chansons savoureuses leurs rappelaient sans doute que, lui aussi, venait d’outre-tombe.

A l’heure où le tombeau s’ouvre de nouveau, il est plaisant de dire à celui qui y retourne que les cœurs tristes l’accompagnent comme les rires joyeux le célèbrent.

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