L’Occident acceptera-t-il d’être sauvé par la finance islamique ?

Le Nobel d’économie Eugène Fama, né en 1939, un des pères du monétarisme et de l’idéologie néo-libérale, se fit connaître pour avoir affirmé péremptoirement « que l’hypothèse des marchés efficients est une affirmation simple qui dit que les prix des titres et des actifs reflètent toutes les informations connues ». C’est en effet suite aux travaux d’économistes comme Fama, comme Milton Friedman (1912-2006) – lui aussi Nobel en 1976 -, et comme Burton Malkiel, né en 1932, que les marchés financiers subirent dès le début des années 1980 une authentique transfiguration. Avec la participation active des plus hauts responsables politiques de l’époque comme Margaret Thatcher et comme Ronald Reagan qui devait même affirmer dans son discours d’investiture, le 20 janvier 1981 : « l’Etat n’est pas la solution à notre problème, l’Etat est notre problème » !
 
Dès cette période, le conservatisme économique et la régression sociale devaient régner en maîtres absolus. Le vide laissé par l’État fut tout naturellement comblé par le développement hyperbolique d’un secteur financier dès lors qualifié d’ »efficient », voire de « parfait ». Cette finance était en effet appelée à rendre tous les services à l’économie. Les marchés seraient une sorte de juge de paix qui remettrait de l’ordre dans les finances des entreprises et des ménages en imprimant tous les pans de l’économie de sa bienveillante efficience. Les adorateurs du marché financier étaient même persuadés que ses prix étaient la résultante d’un équilibre rationnel, et que l’emploi n’était en fait qu’une variable au service de l’optimisation des valorisations boursières. C’est en effet Burton Malkiel – qui, lui, n’est pas encore Nobel ! – qui assurait que « la vraie valeur des marchés triomphera en finalité car la bourse est un mécanisme de précision sur le long terme ».
 
La dérégulation de nos économies et de la finance nous vient donc évidemment en droite ligne de cette hypothèse du marché efficient. Plus besoin de réglementation ni de garde-fous si le marché est optimal. Inutile donc de brider une bête qui se régule elle-même par le prix, qui élimine les plus faibles – c’est-à-dire ceux qui ont pris les mauvaises décisions – et qui fait gagner les plus forts. C’est donc une authentique « sélection naturelle » qui s’opère par l’entremise de marchés financiers réputés omniscients et infaillibles. Comme cette autorégulation déroule ses effets bénéfiques sur l’économie, la tâche de l’État doit donc se réduire à sa plus simple expression. Hélas, ce rétrécissement du champ d’action de l’Etat – préalable incontournable à la dérégulation de la finance-, accouche depuis plus de trente ans de crises bancaires et boursières à répétition. Ce laissez-faire ayant essaimé depuis le monde anglo-saxon jusqu’à l’Europe continentale pour ensuite toucher l’Amérique latine et l’Asie, c’est l’ensemble de la planète qui a progressivement été infectée par des bulles spéculatives dont l’implosion fait d’immenses ravages financiers, économiques et bien-sûr humains.
 
Aujourd’hui, c’est l’ensemble du spectre qui se retrouve contaminé par la financiarisation : l’énergie, l’immobilier, les denrées alimentaires, mais également l’éducation, voire la santé dans certains pays. Toutes les facettes de l’activité économique se retrouvent ainsi enchevêtrées dans une toile complexe tissée par la financiarisation. Voilà par exemple Goldman Sachs qui a investi plusieurs millions de dollars dans les prisons dans l’État de New York, avec les perspectives suivantes : récupérer sa mise si la récidive baisse de 10 %, la doubler si ce taux s’améliore, ou perdre la moitié de sa mise si la criminalité ne s’améliorait pas à New York ! Nos sociétés ont atteint aujourd’hui un tel degré de décadence qu’elles en viennent à déléguer au secteur financier de telles responsabilités, et leurs devoirs les plus élémentaires vis-à-vis de citoyens dans la détresse. Ces « obligations sociales », ou « social impact bonds », démontrent bien que l’obligation morale de la collectivité cède désormais la place aux institutions financières qui lèvent des fonds pour générer des profits, tout en se substituant à l’État.
 
Dans ce meilleur des mondes où le marché est censé être efficient, les malversations et les escroqueries sont réputées impossibles ! En effet, comme les marchés ne peuvent être efficients en présence de fraude, les actes malhonnêtes ne peuvent tout bonnement plus exister… précisément du fait de l’efficience des marchés ! Pourtant, qui sait que, aujourd’hui en 2019, – soit plus de dix ans après les subprimes ! -, la nouvelle maxime de Wall Street et de la City est : « I’ll Be Gone, You’ll Be Gone”, soit en français : « je ne serai plus là, vous ne serez plus là » ? Qui signifie clairement que les cataclysmes de demain – inévitables comme conséquence des comportements d’aujourd’hui – ne sont pas le problème des financiers qui ne seront plus ici…et que c’est d’autres qui devront gérer les problèmes.
 
En réalité, les abus de la finance étant passés dans nos mœurs, les banquiers et financiers honnêtes ne sont plus de taille à entrer en compétition avec leurs collègues fraudeurs. C’est simple : une banque qui ne chercherait pas à masquer des pertes, ou à vendre des actifs pourris, ou à blanchir de l’argent, ou à influencer le cours d’un produit dérivé… ne serait plus compétitive et serait vouée à terme à faire faillite, ou à sévèrement décrocher en bourse. Dans la nature, la sélection darwinienne nous apprend que les plus forts survivent aux plus faibles. Dans l’univers de la finance, ce sont les malhonnêtes qui restent, voire qui prospèrent, tandis que sont damnés ceux qui se conforment aux règles du jeu.
 
Ce rouleau compresseur des escroqueries et des malversations porte un nom, la dynamique de « Gresham », du nom du conseiller financier d’Elizabeth Ière au XVI ème siècle. Mécanique infernale qui fut décrite par George Akerlof, né en 1940 et Nobel d’économie 2001 : « Les transactions malhonnêtes tendent à faire disparaître du marché les transactions honnêtes. Voilà pourquoi le coût lié à la malhonnêteté est supérieur au montant de la tricherie ». Ce principe de Gresham – devenu aujourd’hui une dominante dans les marchés financiers – a donc pour conséquence une volatilisation de l’éthique au profit de la fraude, qui devient dès lors endémique. Ceux qui respectent la loi et la morale sont donc appelés à disparaître alors que leurs rivaux peu scrupuleux se maintiennent grâce à des artifices et à des manipulations qui compriment leurs coûts, ou qui gonflent leurs bénéfices. En d’autres termes, aujourd’hui, il devient « trop cher » d’être honnête et le mal prend ainsi toujours le dessus sur le bien en économie !
 
A l’époque, en Angleterre et ailleurs, des pièces d’argent étaient en circulation présentant une pureté inégale. Les consommateurs et commerçants d’alors conservaient jalousement celles qui contenaient une proportion supérieure d’argent pour se désaisir en priorité de celles au titre moins favorable. En réalité, c’est dès le Moyen-âge que la loi de Gresham put exercer ses méfaits car seules les pièces de qualité médiocre étaient échangées pour le commerce quotidien tandis que celles offrant un degré de pureté supérieur étaient thésaurisées, destinées au marché noir, voire fondues. Le mauvais argent l’emportait ainsi systématiquement sur le bon argent, un peu comme nous qui – aujourd’hui – préférons en priorité payer avec des coupures usagées, déchirées, écornées pour conserver les billets de banque en meilleur état. Exemple typique – et totalement inoffensif cette fois – de la loi de Gresham qui nous fait même trier les billets dans notre porte-monnaie de telle sorte à ce que ceux en mauvais état soient les premiers dépensés !
 
De nos jours, une nation comme l’Inde – en pleine démonétisation – subit de plein fouet cette loi de Gresham, elle dont les autorités avaient unilatéralement décidé en 2016 de retirer de la circulation 24 milliards de billets de 500 et 1.000 roupies (environ 7 et 14 euros) soit, en valeur, 80% du cash en circulation. L’administration indienne peinant à mettre les nouveaux billets en circulation, la pénurie fiduciaire fit monter la valeur des billets restant en circulation, notamment ceux de 100 Roupies largement utilisées par tout le spectre des consommateurs et des commerçants. C’est en effet pas moins d’une trentaine de billets de 100 Roupies que l’indien moyen conserve jalousement aujourd’hui dans son porte-monnaie, alors qu’il n’en conservait en moyenne que quatre ou cinq préalablement à la démonétisation. En outre, leur durée de vie aux mains du consommateur est d’environ 15 jours alors qu’elles étaient écoulées en 2 ou 3 jours auparavant. Ces coupures sont désormais avidement recherchées et c’est les dépenses par carte de crédit qui se retrouvent largement privilégiées (quand les commerces les acceptent), permettant ainsi de conserver le plus longtemps possible ces précieux billets. La coupure de 100 Roupies est donc désormais considérée à travers l’intégralité du sous-continent indien comme du «bon» argent dont la circulation et dont l’échange est quasiment devenu statique au profit des dépenses par carte de crédit et de débit représentant dans ce contexte le «mauvais» argent dont on cherche à se débarrasser le plus rapidement possible.
 
Conséquence hautement néfaste d’une démonétisation hasardeuse menée en Inde qui pénalise une fois de plus les pauvres ne disposant pas plus de carte de crédit que de débit. L’épicier, le coiffeur et le petit commerce du coin ont donc subi un effondrement violent de leur chiffre d’affaires du fait de la raréfaction de ces billets de banque et du fait de consommateurs n’ayant pas la chance ni les moyens de pouvoir régler par carte. L’Etat a certes mis en place des distributeurs de billets, qui dispensent néanmoins en grande majorité des coupures de 2000 Roupies – certes très prisées par le crime organisé et par les fraudeurs – mais qui s’avèrent totalement inutiles au citoyen cherchant simplement à vivre et à commercer. Dans une conjoncture où les échanges en cash constituaient près de la moitié du P.I.B. et plus du trois quart des emplois en Inde préalablement à la démonétisation, la loi de Gresham y a désormais pour conséquence une augmentation dramatique de la précarité et de la misère.
 
Dans un tel contexte où la loi de Gresham semble se généraliser et exercer ses méfaits – on le voit – non seulement en Occident mais également désormais dans un immense pays comme l’Inde, comment ne pas penser à la finance islamique comme vecteur de sauvetage – voire de civilisation – du monde de la finance ? La grande spécificité d’une sukuk étant qu’elle doit impérativement être corrélée à un actif sous-jacent générateur de revenu, on comprend mieux dès lors pourquoi les obligations islamiques sont essentielles à la stabilité financière. En présence de telles règles, il est en effet impossible contracter des dettes qui ne sont pas liées, amorties, ou au moins partiellement équilibrées par des revenus à venir. Le respect de ce seul principe n’aurait-il pas évité l’hyper endettement de nombre de nos nations occidentales ? En outre, la morale n’aurait-elle pas été sauve avec des produits comme les « musharakah » ou les « mudarabah », qui autorisent certes l’encaissement de bénéfices, mais qui contraignent également tous les participants à partager les pertes éventuelles ?
 
Nous pensons immédiatement aux banques occidentales et à leur actionnariat ayant été secourus par l’argent du contribuable sans devoir en subir la moindre conséquence adverse. Nous pensons aussi aux Etats d’Europe périphérique qui, pour avoir dépensé dès 2010 sans compter afin de sauver leurs établissements financiers, font subir aujourd’hui à leurs jeunes un taux de chômage avoisinant les 50% à la faveur d’une austérité imposée par ces mêmes marchés financiers… Nous pensons enfin à des pays comme la Grèce ayant dû brader ses actifs stratégiques pour avoir cédé aux sirènes de prédateurs comme Goldman Sachs ayant savamment manipulé ses comptes publics.
 
Comme l’argent n’a pas de valeur sacrée dans ce monde de la finance islamique, comme l’argent est simplement considéré pour ce qu’il est vraiment – c’est-à-dire un simple moyen de paiement -, le degré de risque que sont prêts à assumer les investisseurs s’en retrouve considérablement amoindri. Les actifs et les marchandises qui n’existent pas au moment de l’initiation du contrat ne peuvent tout simplement pas être vendus par anticipation ! L’argent est donc toujours et en toutes circonstances lié à l’économie réelle. En conséquence, ce principe simple décourage fondamentalement la spéculation et exclut d’emblée tout produit dérivé, dont l’essence même est de traiter des actifs fantômes. C’est la crise des subprimes comme la crise de la dette souveraine en Europe qui auraient pu nous êtres épargnées, et c’est la volatilité exacerbée des marchés financiers, des matières premières et des denrées alimentaires qui auraient été nettement amoindrie si notre Occident s’était quelque peu inspiré de l’esprit de la finance islamique.
 
Une finance accessible à tous et des produits dont la compréhension est à la portée de tous : voilà ce que la finance islamique peut aujourd’hui apporter à une finance occidentalisée décadente et imbue de ses prérogatives. Parce que l’argent et parce que la finance ne sont qu’un vecteur, non le but ultime. Et qu’il est enfin temps de rompre cette spirale induite par la finance occidentale qui ne cesse de ravager les économies et de sinistrer les populations. Ou, comme le dit élégamment un autre Nobel d’économie, Amartya Sen, né en 1933 : “Comment est-il possible qu’une activité aussi utile, comme la finance, soit devenue si immorale » ?

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