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Sahel : pourquoi la France doit y rester. La chronique de Michel Scarbonchi

Sahel : pourquoi la France doit y rester. La chronique de Michel Scarbonchi

Cinq soldats tués au Sahel et aussitôt les médias s’enflamment dans l’atmosphère délétère de la pandémie de Covid19 en titrant « lourdes pertes » provoquant l’éternel débat sur « que faisons-nous là-bas ? ».

Eternelle France ! Certes tout soldat tué est un mort de trop !

Mais, j’ai souvenir qu’en 1971, alors que notre pays avait plus de 20 000 hommes présents sur le sol africain, le 1er RPIMA*, régiment d’élite de l’armée française, engagé au Tchad dans une opération de « contre-insurrection » avait, dans un accrochage violent, avec des rebelles, déploré neuf tués. Bas bruit des médias, pas de cérémonie et d’hommage national ; c’était le temps où « la grande muette » le restait même pour ses morts.

Il est vrai que nous parlons d’un temps où il y avait encore un service militaire et où donc la majorité des jeunes français savait se servir d’un fusil.

Près de cinquante ans plus tard, dans nos sociétés européennes, il est interdit de mourir.

Alors comment s’étonner que nos concitoyens n’acceptent pas que nos soldats meurent au combat dans une terre lointaine alors qu’ils considèrent désormais la mort comme « une anomalie ». 

Ace propos, Regis Debray n’écrivait-il pas dans le Figaro du 11 janvier dernier : « notre cher et vieux pays est parvenu, dans sa société civile, à un point de sa trajectoire historique et à un degré de civilisation tels qu’il est pour lui déraisonnable de faire la guerre où que ce soit ».

Faut-il leur rappeler que les militaires sont le seul corps de la fonction publique, de la Nation qui ont, à la signature de leur engagement, la mort comme compagne naturelle.

Le soldat est formé, au nom de la protection de la Nation, pour tuer et ainsi, hélas, être tué lui-même. Les enfants de militaires sont les seuls enfants de fonctionnaires à avoir conscience que leur père ou leur mère peuvent, un jour, ne pas rentrer à la maison…

Être resté en paix durant 70 ans, et nul ne s’en plaindra, a fragilisé notre société, l’a rendue vulnérable à la mort, rétive aux dangers et absente à la prise de risques. Quand elle tolère une intervention pour une cause juste, et sauver Bamako des djihadistes l’était en 2013, elle ne veut pas que cela dure trop longtemps et souhaite un retour rapide de nos troupes.

Mais, peut-on rappeler pourquoi nous sommes au Mali, au Sahel ?

C’est une guerre française, celle de Libye, menée par le duo « Sarkozy-Cameron » et un philosophe ignare des réalités libyennes qui, initialement prévue pour protéger la population de Benghazi, puis se transformant en élimination de Kadhafi, a provoqué le chaos libyen ; duquel nous avons hérité le chaos sahélien et cette guerre de sept ans que nous vivons. La mort de Kadhafi nous a valu la double peine avec l’islamisme radical et l’immigration sauvage ; et en résultante logique, la déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest.

Bilan : 57 morts, des blessés et des mutilés dont un tiers ne sont pas dus à des combats mais à des accidents comme celui entre deux hélicoptères. On peut d’ailleurs regretter que certains matériels, notamment les véhicules blindés légers, ne soient pas plus modernes avec des protections anti-mines renforcées, ce qui aurait pu limiter nos pertes. 

Les Français ne doivent pas être naïfs : combattre le terrorisme au Sahel est la seule méthode efficace pour préserver notre pays et l’Europe de la terreur islamique. La zone sahélienne est notre premier rempart, le second étant le maréchal Haftar en Libye et le troisième, la Méditerranée.

Mais notre présence sahélienne ne vise pas seulement à nous protéger mais aussi à protéger les pays de la CEDEAO*, confrontés aux tentatives de déstabilisation de Daech ou de l’Etat islamique (EI). Sans être obsédés par la théorie des dominos, comment imaginer un califat s’installant au Mali et au Niger sans qu’à terme les autres pays comme le Burkina-Faso, le Bénin, le Togo, le Ghana et autres ne basculent à leur tour.

Comme l’a précisé le général Olivier de Bavinchove, commandant des forces françaises, « si nous partons, les choses pourraient s’aggraver rapidement, d’autres Etats pourraient tomber. »

Qui peut croire qu’après avoir instauré, en 2014, un califat sur la Syrie et l’Irak, l’EI ne tentera pas de faire de même en Afrique de l’Ouest ; seule la superficie du territoire changera, on passera de 200 000 km2 sous contrôle ou influence à 3 millions de km2 avec le Sahel et plus de 5 millions de km2 pour la CEDEAO.

N’en doutons pas, l’histoire nous enseigne que face à la faiblesse, la lâcheté, le pire est toujours à venir.

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Il est certain que nos différents dirigeants auraient dû nous dire que ce conflit s’inscrirait dans le temps long car il ne pouvait en être autrement avec des Etats en déshérence, des régimes corrompus et impopulaires, des armées locales inefficaces, une jeunesse sans avenir, une pauvreté endémique et nourricière de l’endoctrinement et de l’enrôlement des futurs djihadistes, tout nous était contraire avant même notre intervention.

Pour compléter le tableau, ajoutons notre isolement, l’Union européenne ayant mis longtemps à comprendre que le combat de la France était aussi le sien ; mais depuis un an, la mise en place d’une nouvelle force, Tabuka, composée des forces spéciales d’une dizaine de pays européens, vise à épauler Barkhane.

Un nouvel ennemi déclaré, Recept Erdogan, « l’Homme malade du Bosphore » conteste, économiquement et médiatiquement, la France et l’UE non seulement en Libye et en Méditerranée mais surtout en Afrique francophone.

Si au Sahel, la menace islamiste a été contenue, la sécurisation de cet immense territoire avec nos 5100 soldats reste encore à faire. Après le sommet de Pau, en janvier 2020, nous avons désigné l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) comme notre ennemi numéro un et laissé la junte malienne tenter de négocier avec Amadou Koufa, le chef de la katiba Macina afin d’isoler le touareg Iyad Ag Ghaly qui dirige le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), et à qui nous avons infligé des pertes sévères depuis quatre mois.

Dans l’attente de vérifier le succès de cette tactique, soyons conscient que les actions militaires que nous menons doivent s’accompagner de politiques de développement fortes au service des populations que seule l’Union Européenne peut conduire en coordination avec les Etats concernés.

A cette seule condition pourront se réaliser la stabilité et la pacification du Sahel et son corollaire, l’éradication de l’islam radical.

Michel Scarbonchi

Consultant international, ancien député européen

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